Affaire Siné : la fin de Charlie Hebdo ?
Nous avons parlé il y a peu de la polémique Siné : on se demandait si cette chronique était oui ou non antisémite, ou seulement un malentendu. Depuis, l’affaire est devenue bien plus grave et atteint des proportions dantesques, en particulier sur le net.
D’abord, il y a eu le « règlement » de l’affaire au sein même de Charlie : il a été proposé à Siné de parapher un texte écrit par un médiateur interne, qui faisait tomber l’ambiguïté de sa chronique (et la reconnaissait donc...) ; Siné, ou plutôt celui qui avait écrit pour lui, affirmait qu’il ne voulait que souligner l’opportunisme du fils Sarko, prêt à se convertir à n’importe quelle religion pour se marier à une riche héritière (depuis cette volonté de conversion a été démentie !)...Il reconnaissait « un raccourci ambigu et condamnable ». Siné devait...signer, mais il aurait refusé parce que ce texte aurait dû étre publié à côté d’un autre, censé représenter le journal (mais dont Polac s’est désolidarisé, alors que l’historique Cavanna est pour l’instant muet), qui condamnait la chronique et les « fantaisies » de Siné ! Au bout du compte, Val (selon Siné) aurait exigé du caricaturiste qu’il fasse des excuses au fils Sarkozy : goutte d’eau qui aurait fait déborder le vase, obligeant Siné à tout rejeter en bloc, se poussant lui-même vers la sortie ! Résultat : le départ d’un historique, avec comme seule réaction du journal deux notes sous l’édito, signées Val, Biard, Maris et Charb.
La polémique avait démarré à RTL avec Askolovitch, le premier à qualifier d’antisémite le texte de Siné, puis continué sur Marianne2.fr. Cela va plus loin aujourd’hui : d’abord Siné veut porter plainte (avec Vergès comme avocat ?) contre tous ceux qui l’accusent d’antisémitisme, Askolovitch en tête ; ensuite il attaque frontalement Val, l’accusant d’avoir saisi ce prétexte pour le virer et, au passage, traite le reste de Charlie (à l’exception de Polac et Cavanna) de « larbins » et de « lèche-culs »...Une pétition de soutien à Siné est lancée. La guerre est déclarée, relayée par Le Monde, Rue89 ou Backchich sur le net.
Val et Siné, la guerre permanente sur fond de conflit israélo-palestinien
On peut à présent tenter de gratter un peu tout ça. Parlons d’abord du cas Philippe Val : il déclenche un déferlement hallucinant de haine sur le net, et cette affaire ne va pas arranger son cas ! Il dit d’ailleurs avoir à nouveau des menaces physiques...En général, il lui est reproché d’être plus facilement anti-musulman qu’antisioniste (confusion fréquente entre religion et nationalisme, comme entre blasphème et racisme) et même il est régulièrement traité de « sioniste » (on a vu ailleurs que c’est l’insulte suprême pour une partie de la gauche), parce qu’il ose dire qu’Israël est une démocratie et le Hamas un groupe terroriste...On l’accuse aussi d’être « vendu au CAC 40 » et, surtout, c’est l’autre affaire, « l’affaire Denis Robert », qui semble avoir été l’un des déclencheurs de tout ça. Dans un édito, Val moquait le journaliste d’investigation (qui a jeté l’éponge dans sa guerre contre la délinquance financière, écrasé par le rouleau compresseur des procès à répétition), l’accusant d’être une sorte de Thierry Meyssan, parce qu’il n’apportait soi-disant pas les preuves de ses attaques contre Clearstream, ce qui expliquait ses défaites judiciaires...Surtout, il reprochait à Robert et ses soutiens les allusions répétées sur les blogs sur le fait que Richard Malka, l’avocat de Clearstream, était aussi l’avocat de...Charlie Hebdo ! Val tenait donc à se défendre (c’était la première fois dans son journal) des attaques « masquées » qui, implicitement, mettaient Charlie et son directeur aux mains du capitalisme financier le pire qui soit, précisant en plus que Malka était « son ami » (qu'un Vergès, ami de Siné, ait été autant avocat d'un nazi que d'indépendantistes algériens ne choquent pas autant...). On était un peu dans la même veine que les accusations d’un Val suppôt du sionisme (mais comme chacun sait, « sionisme et finances... »). Val, toujours, accusait une journaliste de Télérama d’avoir ouvertement soutenu Robert dans l’hebdo télé, tout en « oubliant » de préciser qu’elle avait collaboré avec le journaliste à un ouvrage sur Chomsky (et que donc elle ne pouvait pas être neutre, selon Val)...C’est donc bien une véritable guerre de propagande, qui va bien plus loin que l’affaire Siné et où il est difficile de croire l’un ou l’autre à 100% : chacun, que ce soit Val (souvent ambigu sur certains sujets, et trop muet sur Clearstream) ou Robert (et ses soutiens parfois douteux, comme Dieudonné), jouent leur partition...Cette « affaire Denis Robert » est l’une des clés car Siné avait réagi dans la même chronique que celle sur Sarko junior en « s’autocensurant » mais condamnant l’édito de Val et, cette fois, affirmant son soutien à Robert.
Pourtant, ce choix de Siné de soutenir Robert seulement maintenant (alors qu’il a jeté l’éponge) n’était-il pas aussi un prétexte pour le vieil anar d’une attaque supplémentaire contre Val ? Car le fond du problème entre eux, c’est bien le conflit israélo-palestinien : Val défend régulièrement Israël dans ses éditos, critiquant certes les « dérives » de l’Etat sioniste, mais le ramenant toujours à son statut de démocratie et donc jugeant que malgré tout il est plus fréquentable que les Palestiniens qui ont choisi le Hamas (de même, il critique le Hezbollah et a été relativement timide dans sa critique d’Israël lors de l’attaque du Liban en 2006) ; de l’autre côté, Siné, s’il exècre tout intégrisme religieux (et toute religion), est lui aussi souvent très « compréhensif » envers les Palestiniens, même dans leurs actions violentes. Nous l’avons déjà dit, c’est un vieux routier de l’anticolonialisme, et il a soutenu le FLN (et ses attentats) tout en condamnant la torture de l’Etat français (voir le film « L’avocat de la terreur », sur Vergès, un ami de Siné). Il y a donc deux camps, qui ne peuvent absolument pas s’entendre. On peut accuser Val d’être souvent sur la même ligne que BHL ou Finkielkraut, voire Lanzmann, mais on peut aussi faire remarquer que Siné, en compagnie d’Alain Soral et Dieudonné, avait fait sifflé des noms de personnalités juives lors d’un meeting d’Europalestine (aux dernières Européennes) ; ce groupe, condamné même par Leïla Shahid, a depuis mis de l’eau dans son vin et « éloigner » les trois hommes ; Soral lui a rejoint le FN, et Dieudonné vient carrément de faire Le Pen parrain de son dernier enfant tout en se moquant de l’affaire Rudy dans son dernier spectacle...On peut se rappeler alors la phrase de Desproges en 1982 : « Siné est le seul gauchiste d’extrême droite que je connaisse »...
Val baisse son froc, Siné pseudo-martyr, Charlie en danger !
Mais, bien sûr, dans cette affaire qui tourne au n’importe quoi, Val est le grand méchant et Siné le gentil : celui-ci reçoit le soutien de Gisèle Halimi, Bedos (qui a défendu Dieudonné jusqu’à très tard) ou Benoit Delépine (proche de...Denis Robert) ! Val, lui, a cédé devant des menaces de procès des Sarkozy (confirmé sur Rue89) ce qui en soi est déjà une faute grave pour le directeur d’un journal comme Charlie, si habitué aux procès et même fier d’en avoir ; virer Siné était donc une erreur, mais pouvait-il l’éviter ? Et cela peut confirmer les critiques de ceux qui disent qu’il a dénaturé le journal (qui est de toute façon moins satirique et plus « journalistique » qu’auparavant, ce qui peut aussi être une qualité). Siné avait tout à gagner à refuser la médiation : il part, à 79 ans, en martyr de la liberté d’expression, tout en se vengeant de son ennemi juré ! Mais le fait qu’il choisisse d’attaquer en justice ceux qui l’accusent d’antisémitisme, tout en se revendiquant anar après avoir également traité cette même justice de raciste, c’est assez piteux...
Dans cette affaire d’egos qui fait remonter des conflits nauséabonds, c’est bien Charlie Hebdo qui risque sa peau ! Et par les temps qui courent, c’est plus inquiétant que le pseudo-sionisme de Val ou l’anarchisme à géométrie variable de Siné...






de M. Night Shyamalan (2008) avec Mark Wahlberg, Zooey
Deschanel.
